Long time no see … j’ai été un peu débordée ces derniers temps. « Débordement » en soi plus que positif et enthousiasmant, mais qui génère néanmoins un gros manque de temps pour tous les projets que je voudrais développer pour l’Atelier Responsif ! Et le blog a hélas été relégué un peu trop en arrière plan.

Mais je suis de retour aujourd’hui pour vous faire part d’une de mes dernières lectures, à classer dans la catégorie vulgarisation scientifique : le livre d’Audrey Dussutour : « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le blob sans jamais oser le demander« 

 J’avais déjà entendu parlé de cette chose étrange qu’est le blob, il y a quelques temps. Puis, pendant les vacances de la Toussaint, mon père – connaissant mon intérêt pour tout sujet scientifique, m’a raconté qu’il avait lu un article dans la presse sur ce (désormais fameux!) machin assez étrange. Ma curiosité a une nouvelle fois été piquée au vif et j’ai eu envie d’en savoir plus.

Le même jour, lors d’une balade sur Twitter (oui je me balade beaucoup sur ce réseau social pour ma veille quotidienne), je découvre que la rédaction du magazine #Science (lire Hashtag Science, le petit frère de Science et Avenir pour les adolescents) a adopté un blob, baptisé Dylan (non non pas celui de Beverly Hills, l’autre …). Je fais défiler les threads (à ce propos – voir ici comment survivre à un loooong thread sur Twitter) et je découvre que c’est la « maman » du blob, Audrey Dussutour, qui a offert cette « chose » au journal. 

Mais au fait, qui est Audrey Dussutour ? Elle est éthologue et chercheuse CNRS au Centre de Recherches sur la Cognition Animale, à Toulouse. Elle a consacré une grande partie de ses recherches à l’étude du comportement et à la nutrition des fourmis. Et c’est un peu par hasard qu’elle a croisé la route du blob dans un laboratoire australien, où elle était alors en post-doctorat. Elle est depuis devenue une experte du blob, et elle a grandement contribué à sa renommée. Ces travaux sur le blob ont été récompensés par le prix du meilleur article dans The Journal of Experimental Biology, et elle a reçu le prix Jeune Chercheur de la Société française pour l’étude du comportement animal, ainsi que le prix Wetrems de l’Académie Royale des Sciences de Belgique.

Quelques recherches plus tard et je tombe sur son compte Twitter (@Docteur_Drey) et je m’aperçois qu’elle a écrit il y a deux ans un livre de vulgarisation sur son quotidien de chercheuse et ses travaux autour de ce mystérieux objet, sorti en poche en mars de cette année.

Ni une ni deux, hop je commande le livre en question. Aussitôt reçu, aussitôt bouquiné (profitant d’un rare moment de calme … enfin … juste avant que le petit dernier 👶🏻 décide in fine de purement boycotter la sieste!!).

=> Verdict : j’ai vraiment aimé cet ouvrage de vulgarisation scientifique et j’ai souhaité vous en parler ici, et ce pour plusieurs raisons. Parce que l’objet lui même, le blob, est passionnant de par son étrangeté et ses comportements si particuliers, et aussi car le livre apporte de précieux éclairages pour celles et ceux qui sont curieux de connaître un peu plus le monde et les problématiques actuelles de la recherche scientifique (dans lequel j’ai baigné professionnellement pendant 15 ans).

Un blob c’est quoi ?


Ça se présente comme ça :

Crédit Photo : Hashtag Science.

Appelez moi Blob !

Son vrai nom c’est Physarum polycephalum. Pas des plus faciles à retenir hein !? Mais pour les intimes, il s’appelle « blob ». C’est Audrey Dussutour qui lui a donné le petit nom sous lequel il devient  progressivement de plus en plus connu des médias et du grand public. Elle s’est inspirée du film « Danger planétaire »  ( ou « The Blob », dans sa version originale)… dont voilà la bande annonce :

Dans ce film de 1958 (qui contribua à révéler Steeve McQueen) un extra-terrestre informe et visqueux sème la terreur dans une petite ville américaine : plus il avale de gens plus il grossit ! Mais rassurez-vous, le blob dont il est ici question est nettement plus sympathique, même si lui aussi – quoique parfaitement terrestre ! – appartient clairement au monde de l’étrange !

Ça ressemble à une omelette … 

À première vu le truc n’est pas super engageant : le blob ressemble à un bout d’omelette, posé dans une boite de Pétri. Le journal La Dépêche, qui a lui aussi adopté deux autres des protégés d’Audrey Dussutour, baptisés, eux, Napoléon et Gargantua, en parle comme d’une « omelette vivante« . Dans le livre on apprend qu’on l’a aussi surnommé « vomi de chien » ou « caca de lune ». Mais en fait son aspect général dépend de sa variété ! Celle sur laquelle travaille Audrey Dussutour (celui de la photo de Valentine) est jaune, mais il en existe d’autres couleurs des blancs et des oranges notamment. Ça donne envie dit comme ça hein ? Non … pas vraiment, il faut bien en convenir. Mais passée la première impression on a finalement vite envie d’en savoir plus sur ce machin assez unique, tant « l’omelette » ne manque pas de ressources. C’est bien simple : elle n’en finit pas d’étonner les chercheurs partout dans le monde.

Un truc unique en son genre

Alors que le grand public le découvre peu à peu, en fait, le blob n’est pas du tout une nouveauté, il existe depuis 500 millions d’années ! Il en existe plus de 1000 espèces. Les plus courants dans les laboratoires, selon le livre, sont le blob « australien », le blob « japonais » et le blob « américain ».

Est-ce un animal, un champignon, un végétal ? On le sait, les biologistes aiment bien classer les choses dans des catégories. Et bien depuis plusieurs siècles notre ami le blob défie sans vergogne toute tentative de classification : il « produit des pigments comme une plante, il se déplace et se nourrit comme un animal, et il se reproduit par spores comme un champignon« .

Si les conditions sont réunies (le blob n’aime pas trop la lumière, et il préfère les environnements frais et humides), et si on le laisse prospérer, le blob peut mesurer atteindre une taille énorme alors même qu’il n’est composé  que d’une seule cellule: il y a 30 ans, des chercheurs sont même parvenus à en faire grandir un jusqu’à atteindre la taille de 10 mètres carrés. Il est « immortel », rien ne lui fait peur : il résiste au feu et à l’eau. Si on pousse le vice jusqu’à le couper en deux, il ne meurt pas, et est même capable de cicatriser et de se « recoller » en un temps record (2 minutes). Ce qui s’avère pratique pour les chercheurs qui peuvent en couper un en une grande quantité de morceaux pour réaliser différentes expériences sur le même élément.

Il n’a pas de pattes à proprement parler, mais il arrive néanmoins à se déplacer centimètre par centimètre, jusqu’à 4 cm par heure quand il est affamé, au moyen de « pseudopodes » et grâce à son extraordinaire système veineux, dont le sang est capable de changer de sens !! Inimaginale chez l’homme !

Il n’a pas de bouche, mais il « mange » ! Dans son milieu naturel, il  se nourrit de champignons. Audrey Dussutour a au départ adapté la nourriture qu’elle préparait pour les colonies de fourmis qu’elle étudiait, pour comprendre les besoins nutritifs de la « chose », puis elle s’est rendue compte qu‘ en fait il aime bien manger des flocons d’avoine (mais pas n’importe lesquels) ! Les expériences ont aussi montré qu’il n’aime pas la caféine ni la quinine, mais Valentine de Hashtag Science a quand même essayé de lui faire boire de la bière !!

Il n’a pas de cerveau, pas de neurones, pas d’yeux, mais il est tout de même capable d’apprendre et sait anticiper et adapter son comportement. Tel un Barbapapa il est capable de se transformer : il peut même passer par un trou de quelques millimètres. Des expériences ont montré qu’il sait trouver seul la sortie d’un labyrinthe. Si on parsème son parcours d’embûches (par exemple il n’aime pas le sel !) il va trouver une parade pour contourner l’obstacle et poursuivre son exploration. Et ce qui est encore plus intéressant qu’un blob peut apprendre d’un autre blob, en fusionnant avec lui.

Mais chut .. je ne vous en dit pas plus, je vous laisse le plaisir de découvrir plus largement les qualités et facéties du blob dans le livre d’Audrey Dussutour. 

 

5 raisons pour lesquelles j’ai aimé ce livre et je vous le recommande

1 – Je mourrai moins bête … même si je mourrai quand même 🙂

2 – Plus sérieusement, l’objet lui-même est insolite et j’étais curieuse d’en savoir plus. Les articles de vulgarisation dans la presse et les vidéos Youtube c’est déjà très bien, mais pour une fois on a la chance d’avoir une chercheuse qui nous explique elle même son objet d’étude, de manière assez remarquable. J’ai rencontré de nombreux chercheurs (tant en « sciences dures » qu’en « sciences (dites) molles’) qui sont totalement incapables de faire ne serait-ce que deux phrases simples sur leur sujet de recherche, ici c’est tout le contraire.

 3 – La lecture est très accessible, même aux novices du milieu académique et de la recherche scientifique: l’écriture est fluide et rythmée. Pas étonnant que le livre ait reçu le prix du Livre Sciences pour Tous. C’est amplement mérité, avec Audrey Dussutour on est loin du chercheur sur son piédestal, le monde et le quotidien de la recherche scientifique est vraiment mis à la portée de tous.

 4 – C’est drôle et plein d’autodérision. La vie de chercheur est loin d’être un long fleuve tranquille et encore moins avec un objet d’étude tel que notre nouvel ami le blob. On sourit par exemple quand Audrey Dussutour nous raconte qu’un jour, après un weekend loin de ses chers blobs, elle ne les retrouvait pas dans leurs boites. Horreur ! Avaient t-ils disparu ou été jetés par mégarde ? Ses collègues l’ont alors alertée car « un truc énorme et dégoûtant »… qui était collé au plafond … les blobs étaient « juste » partis « se promener » dans le laboratoire. Les petits dessins (réalisés par l’auteure elle-même), qui jalonnent le livre, sont aussi plein d’humour. Par certains côtés cela rappellerait presque le professeur Moustache de Marion Montaigne.

– Le livre insiste aussi sur 4 points des enjeux majeurs pour le monde de la recherche publique aujourd’hui :

 . La compétition dans le monde de la recherche, la nécessité de publier dans la « bonne » revue, au « bon » moment, la pression du fameux facteur H qui peut être très relatif en fonction du domaine de recherche ou de l’objet d’étude, et qui n’existe pas pour toutes les disciplines. La passion et l’obstination nécessaire au chercheur. La problématique et le coût de l’accès ouvert aux publications des chercheurs (open access). Compétition mais aussi collaboration : Audrey Dussutour a par exemple pu collecter différentes variétés de blob auprès de collègues américains et japonais travaillant également sur le blob.

. L’importance de la recherche fondamentale : à l’heure où l’on parle beaucoup de startups, de développement de nouveaux produits « innovants », cela peut paraître saugrenu pour certains de financer des travaux sur un phénomène biologique tel que le blob. Mais « sans recherche fondamentale en amont, pas de recherche appliquée en aval« En effet, qui dit que les connaissances qui seront accumulées pendant les travaux d’Audrey Dussutour ne permettront pas à terme des avancées techniques et technologiques de premier plan qui nous concerneront tous ? Le système de prise de décision du blob a déjà été étudié et repris dans des systèmes de calculs que l’on peut trouver au coeur des ordinateurs. Je suis personnellement convaincue qu’il est plus que jamais indispensable de cultiver et maintenir l’existence et le financement de la recherche fondamentale.

 . Le besoin de moyens pour la recherche et l’ampleur prise depuis 15 ans par le financement sur projets : l’auteure nous raconte qu’elle a pu obtenir un bureau et un bout de laboratoire pour ses expériences seulement DEUX ANS après l’obtention de son poste au CNRS, qu’elle a par moment dû faire le choix de l’expatriation en Suède pour travailler dans de meilleures conditions. Elle rappelle le (trop) faible taux de succès des appels à projets nationaux et européens, qui laissent chaque année sur le carreau des projets de recherche tout aussi excellents et prometteurs. Et l’environnement de la recherche française qui laisse parfois peu de place aux projets « insolites » et non calés sur des défis sociétaux, souvent quelque peu étroits et réducteurs face au nombre de sujets de recherche qui existent et ceux encore à explorer.

. La nécessité et l’enjeu de la communication sur les travaux de recherche. Je reviendrai dans un prochain article sur l’ensemble des raisons qui font de la communication scientifique une nécessité pour les chercheurs d’aujourd’hui (même si cela semble parfois une obligation dérisoire dans le cadre de certains contrats de recherche, notamment européens). Ici, Audrey Dussutour nous explique que faire connaître ses travaux du grand public peut être un moteur pour la prise de conscience des enjeux scientifiques et in fine l’obtention des moyens nécessaires. Elle confie d’ailleurs que « sans avoir réussi … à convaincre les agences de financement de l’intérêt à travailler sur le blob … j’ai opté pour une nouvelle stratégie : convaincre le grand public de l’intérêt du blob ». D’ailleurs, son laboratoire encourage et soutient cette démarche de vulgarisation et de partage du savoir scientifique, Audrey Dussutour a d’ailleurs pu coopérer avec l’excellente association Science Animation, et a été invitée à participer à un des TEDx toulousains (cf. le lien de la vidéo ci-dessous).

 Où trouver le livre ?

 Vous pouvez opter bien sûr pour la commande en ligne du livre sur le site d’une multinationale … mais il est également possible de faire autrement, et de commander via le site Les Libraires, qui soutient les librairies indépendantes.

Pour en savoir plus …

Si à mon tour j’ai piqué votre curiosité, et si vous voulez épater les amis ou pimenter les prochains repas de famille, voilà quelques comptes et liens que je trouve l’intéressants pour en savoir plus sur votre nouvel ami le blob :
 

 Quelques comptes Twitter à suivre :

@Docteur_Drey : a.k.a. Audrey Dussutour, la « grande papesse » du blob.

@Sciencecomptoir : a.k.a. Valentine, qui s’occupe patiemment et avec humour de Dylan le Blob et ses frangins. Retrouvez tous ses tweets sur le sujet avec le hashtag #blobdylan .


Quelques vidéos « blobesques » : 
 

. A voir prochainement, le film « Le Blog : un génie sans cerveau« , de @JacquesMitsch, qui vient de remporter le prix du public du festival Pariscience.  Voir le making of ici.

. Une séquence diffusée sur Arte dans le magazine 28 minutes : 

. Un TEDx avec Audrey Dussutour, où l’on constate une fois de plus ses grands talents de vulgarisation scientifique (ce qui n’est pas donné à tous les chercheurs, loin de là !) :

. Une (dernière) petite vidéo du journal Le Monde, réalisée suite à l’exposition récente du blob au Zoo de Vincennes.

Quelques pages web : 

. Le blob, capable d’apprendre et de transmettre ses apprentissages, Communiqué de presse du CNRS, 21/12/2016.
. Le blob un amibozoaire qui vous veut du bien, La Méthode Scientifique, France Culture

. Le blob sur le site du Parc Zoologique de Paris

À lire  aussi : 

. Le dernier numéro du magazine Hashtag Science, qui consacre tout un dossier au blob : 

A bientôt pour d’autres découvertes et conseils de lecture sur le blog !

Gaëlle